La matrescence ou la découverte d’un état transitoire, de femme, à mère

La matrescence, un état transitoire de femme, à mère

Il est des périodes dans la vie où une femme peut se sentir entre deux eaux, pas vraiment en phase avec elle-même. La matrescence en fait partie. À mi-chemin entre femme et mère, perdues quelque part dans les tumultes de leur nouvelle maternité, les femmes qui vivent une matrescence vivent une double naissance : celle de leur enfant, mais également celle de leur maternité.

Qu’est-ce que la matrescence, et d’où vient cette notion ?

La matrescence, c’est l’idée que la maternité se compose elle aussi, d’une étape adolescente. Qu’être mère n’est pas inné, mais s’apprend, plus ou moins facilement. Ainsi, la matrescence désigne, pour une nouvelle mère, la période qui suit la naissance de son premier enfant. Riche en changements et en bouleversements tant sur le plan physique, que psychique, physiologique, émotionnel ou identitaire, ce nouveau stade de la vie d’une femme, est aussi assimilé au 4e trimestre de grossesse.

Derrière ce concept pas vraiment nouveau, mais encore relativement discret, l’idée que la maternité n’est pas toujours, ou pas tout de suite heureuse, et que cela vaut la peine d’être dit, pour être (mieux) vécu.

Dana Louise Raphael

C’est à Dana Louise Raphael, anthropologue américaine et fervente militante pour l’allaitement des enfants et l’accompagnement des mères, que nous devons le concept de matrescence. Né de la contraction des mots « maternité » et « adolescence », le mot ne sera popularisé que bien des années plus tard, en 2017, par Alexandra Sacks, psychiatre de la reproduction dans son TED Talk.

En 1973, Dana Raphael publie aux éditions Prentice-Hall, The Tender Gift : Breastfeeding, un livre de 200 pages issu de recherches approfondies menées autour de l’allaitement et de sa perception par les femmes, spécialement aux États-Unis. C’est dans cet ouvrage qu’apparaissent pour la première fois le mot « doula » (dérivé du grec ancien δούλη, doúlê, servante) et son concept, dont la chercheur est également à l'origine. Dana Raphael l’utilise alors pour désigner et décrire la femme qui accompagne les femmes durant leur accouchement et après.

Par ailleurs, la scientifique cofonde le Human Lactation Center, un centre de recherches axé sur l’allaitement et l’alimentation infantile. Par la suite et tout au long de sa vie, la militante se fera porte-voix de l’allaitement maternel et de son acceptation à travers le monde entier.

La matrescence : un concept intimement lié au 4e trimestre de grossesse

une mere tient son jeune bebe contre elle, dans ses bras et son biberon dans une main

À la naissance d’un enfant, naît avec lui, sa mère. Ainsi, la matrescence est directement liée à la manière dont chaque mère vit son 4e trimestre de grossesse. À sa façon, avec ses bouleversements physiques et hormonaux, cette période peut être aussi instable que l’adolescence.

Pour l’expliquer, Alexandra Sacks met en opposition les effets de l’ocytocine naturellement sécrétée par le corps féminin pour accompagner la mise en place des comportements maternels, et la logique de l’esprit qui veut que chaque mère soit aussi une femme, définie par ses propres envies et besoins. Selon ses mots, la matrescence serait le résultat de cet exceptionnel tiraillement émotionnel, avec d’un côté bébé au premier plan et de l’autre, soi.

Toutefois, la psychiatre précise encore que rien de plus normal que l’ambivalence des sentiments à la naissance d’un enfant. Selon elle, si le concept de matrescence était plus connu, les mères seraient plus indulgentes avec elles-mêmes et moins tourmentées par leurs sentiments.

Adolescence d’une mère et dissociation de la femme

Pour comprendre ou tenter d’approcher l’idée de la matrescence, il faut imaginer qu’une femme donnant naissance à son premier enfant, apprend à devenir mère tout en l’étant. Elle peut donc naturellement manquer de connaissances et de confiance. De cette méconnaissance viendrait par exemple l’exigence de perfection maternelle ou la pensée que s’occuper d’un bébé devrait toujours être un plaisir.

Dans le même temps, la nouvelle mère est souvent préoccupée par la reprise prochaine de son travail, l’attention à porter à son conjoint, les besoins de sa famille, les siens, ou les demandes de ses amis… C’est ici que l’on retrouve l’ambivalence définie par Alexandra Sacks, entre l’envie d’être mère et la frustration de l’être.

Au cœur de la matrescence, la place des mères dans la société

Mais le bouleversement n’est pas qu’intérieur. Le regard des autres est lui aussi très important. Partout, des témoignages de mères nous apprennent que la maternité n’est pas toujours un état spontané. Là où la société vante un instinct que toutes les femmes ne ressentent pas, pas au même moment ou pas de la même façon, il est urgent de faire passer le message suivant : la matrescence existe et est une période normale de transition entre deux états.

Un concept d’autant plus important à populariser que, de centre d’intérêt familial durant leur grossesse, les mères passent souvent au second plan à l’arrivée du bébé et peuvent alors se sentir bien seule avec leurs émotions.

Dépression post-partum : de l’importance d’apprivoiser la matrescence

Si la matrescence est une période normale de bouleversements, elle n’est en aucun cas comparable à la dépression post-partum qui concerne de 15 à 20 % des femmes, l’année suivant la naissance de leur bébé.

Toujours selon Alexandra Sacks, une meilleure connaissance de la matrescence, associée à plus d’échanges entre les nouvelles mères, réduirait significativement le trouble ressenti face à la complexité des sentiments. Cela pourrait même avoir un impact sur le nombre de dépressions post-partum diagnostiqué chaque année.

Le congé paternité et le rôle du conjoint

un pere tient le biberon de son bebe, ils sont installes sur un lit

En France, la journaliste Clémentine Sarlat, pionnière sur le sujet et à la tête d’un podcast qui affiche clairement la couleur - La matrescence - attire l’attention sur un autre point. Selon elle, le rôle du conjoint — et par extension celui de l’entourage — est essentiel pour accompagner la nouvelle mère dans sa transition.

Au-delà de ne pas porter de jugement, un conjoint présent, disponible et attentionné, serait une aide précieuse dans le cheminement à travers la matrescence. En ce sens, la journaliste milite pour un allongement significatif du congé paternité afin que chaque couple puisse avancer en duo, sur le chemin de la parentalité.

Les pays nordiques semblent ici particulièrement attrayants avec un congé parental de 480 jours indemnisés en Suède (à répartir entre les deux parents dont trois mois incompressibles chacun) ou 160 jours par parents en Finlande, ajoutés d’une possibilité de transférer jusqu’à 63 jours de congé parental à son conjoint. En comparaison, le congé paternité français semble bien léger. Pour rappel, il n’est que de 25 jours !

Bienveillance et acceptation

Parce que le mieux-être commence par la compréhension et se poursuit avec l’acceptation, mettre des mots sur ses émotions fait partie des premières étapes. C’est d’autant plus le cas lorsque qu'ils résonnent aussi fort que matrescence. Maternité, paternité… toutes les parentalités peuvent être complexes à vivre et à observer, il fallait bien un mot pour les envelopper.

Désidéaliser aide à relativiser et à mieux appréhender son nouveau quotidien de mère. Ainsi, plus l’entourage fait preuve de bienveillance, plus la nouvelle mère peut se faire confiance et effectuer facilement sa transition pour se révéler en tant que mère libre et unique

En conclusion : quelques clés pour avancer

  • Parlez pour éviter les questions et les pensées négatives. Parlez avec votre conjoint(e) en premier lieu, mais aussi avec votre famille, vos amis. Interpellez les autres femmes enceintes autour de vous, posez des questions, à votre médecin, à votre gynécologue, à votre obstétricien, demandez à rencontrer un psychologue si vous en ressentez le besoin, mais ne restez pas seule avec vos interrogations.
  • Renseignez-vous à propos du 4e trimestre de grossesse et de la matrescence. Il existe aujourd’hui de plus en plus de livres (Bien vivre le quatrième trimestre au naturel par Julia Simon, Ceci est notre post-partum par Illana Weizmann…) d’articles et de podcasts (La matrescence, Bliss Stories…) à ce sujet.
  • Entourez-vous, qu’il s’agisse de groupes sur les réseaux sociaux ou d’ateliers dans la vie réelle. Facebook et Instagram regorgent de cercles de parole qui sauront vous accueillir. Vous n’aimez pas le numérique ? Rapprochez-vous de la PMI, posez la question à votre maternité et consultez la liste des lieux d’accueil parents - enfants (LAEP) ouverts près de chez vous.
  • Rencontrez une doula. Spécialement formée pour accompagner les femmes enceintes et les nouvelles mères, cette professionnelle du périnatal saura vous écouter, recueillir vos mots et vos émotions pour vous guider à travers cette incroyable transition qu’est la matrescence.
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